De la prétention à connaître Michael Jackson

Dernière mise à jour : août 22

Il y a des propos qui respirent l’étroitesse du champ de vision. Et j’ai toujours autant de mal à comprendre qu’on puisse avoir une vision aussi étroite, restrictive, téléphonée, voire caricaturale de Michael Jackson.


Certes, je comprends le processus. J’ai la double casquette d’universitaire et de fan (je parle de "fan" parce que ce terme est devenu générique, mais jusqu'en 2009, je me désignais comme "admiratrice", un terme qui me correspondait davantage à mon état de subjugation récurrent face à chacune de ses réalisations).


L’universitaire que je suis a dû étudier les processus d’identification et de projection qui relient les fans à leur artiste-phare, pour ne pas dire à leur icône. Alors, dans ce cadre, ce n’est qu’une expression normale de points de vue et de personnalités qui pensent qu’on peut tout connaître et maîtriser d’un homme – qu’on le suive depuis 7 ou 40 ans, qu’on l’ait vu 1 fois en concert, 20 fois ou jamais, qu’on lui ait parlé devant un hôtel ou à Neverland, 2 minutes ou 1 semaine – un homme dont les vies, publique et privée, se confondent et brouillent savamment les pistes. C’est normal de vouloir posséder, de ne garder que ce qui nous correspond pour pouvoir superposer son image avec la nôtre.


Mais la "fan", en moi, a quand même du mal. Sans doute parce que ma perception de Michael est in(-)finie. Les découvertes ne m’étonnent pas. Elles me donnent à réfléchir, me permettent de réajuster, en incluant les nouveaux paramètres, ou, souvent, m’extasient.

D’ailleurs, si j’avais voulu avoir une idée arrêtée du bonhomme, je n’aurais jamais fait d’études sur lui, mais je serais restée avec ma photo préférée, mon album préféré, ma chanson préférée.


Mais, au fait, il n’y a jamais eu une seule photo, ni un seul album, ni un seul titre que je préfère aux autres. Ma conception de Michael est, comme pour beaucoup, celle d’un être multi-facettes. Et s’il y a bien une personne de la part de qui, depuis toute petite, j’aurais pu accepter toutes les nouveautés, originalités, exubérances ou folies, c’est lui.

On m’a demandé, il y a longtemps, si je n’avais pas peur, en étudiant son œuvre et ses aspects artistiques en profondeur, de perdre la magie. D’être blasée. D’en faire le tour. De me lasser ou de ne lire que des choses que tout le monde sait déjà. Eh bien non. Croyez-moi, j’en apprends tous les jours. J’en apprends sur lui, mais il m’en apprend beaucoup, aussi, sur le monde ; sur l’humain, la politique, la société, la philosophie, l’histoire, les arts, en plus de la musique et de la danse…


J’en apprends sur lui et sur son œuvre, toujours, parce qu’il l’a pensée comme et pour cela. C’est un conscientiseur, un guide. Il est le chemin plus que la destination. Quelqu’un qui veut faire de son prochain un adulte, autonome. Il ne donne pas la becquée. Il exige que l’on travaille, que l’on ouvre son esprit, que l’on intègre, puis que l’on transmette. Jamais il n’aurait tenu un journal pour donner la définition de chaque chose, de chaque geste, de chacun de ses emprunts, de chacune de ses créations. Il a ouvert un livre, a fabriqué des pages, mais ne les a pas toutes remplies. Il nous a tendu le stylo, à notre tour, et nous a demandé de réfléchir, de lire les lignes, mais aussi entre les lignes. De comprendre. Car quand on comprend et qu'on trouve, on retient mieux.


Comment croyez-vous que l’on crée une œuvre qui vit éternellement ? En donnant toutes les clés ? En répondant à toutes les questions ? Combien de fois a-t-il expliqué cela ? Le connaissez-vous vraiment ? Que l’on porte des œillères c’est une chose, mais si, en plus, on est sourd – de cette surdité qui fait qu’on n’entend que ce qu’on veut….


Une œuvre est vivante. Elle émane d’un homme et est le fruit de son interaction avec son monde. Mais aussi le fruit de l’interaction de cet ensemble créé, avec celui qui le reçoit. Michael est un co-créateur, nous avons façonné son œuvre avec lui et nous continuerons de défricher les plans et les pistes qu’il a laissés. Nous la décryptons et la décrypterons parce qu’elle a été pensée pour cela. Dans les textes spirituels, on appelle cela la Révélation. Il y a les écrits, figés, et il y a ce qu’on en tire, ce qu’on en vit, même des siècles après.

Pour faire le tour de Michael Jackson et de son impact historique, il faudra des décennies. Des siècles. (Si toutefois un tour était faisable.) Pour bien recontextualiser, mesurer, prendre la distance.


Penser que, 2 ans ou 7 ans après, comprendre ou découvrir des trésors, des signes, des confirmations et des messages dans son œuvre est abusif, c’est vraiment ne pas percevoir la démesure de ce génie – un génie qui ne nous appartient pas et ne nous appartiendra jamais, mais qui appartient déjà à l’Histoire.

Non... Michael Jackson est trop grand pour rentrer dans une valise. Les valises, lui, il s'assoit dessus ;)