#6 12 années sur la voie de Michael Jackson

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"Le hasard, c'est Dieu qui se promène incognito"

Albert Einstein (6e billet)

@ Renée Paul, artiste peintre, graphite sur Canson, 24 cm x 32 cm, 2017
@ Renée Paul, Sound and Music

A l'automne 2009, les réseaux sociaux balbutiaient encore. J'avais lu, durant l'été, "Le complot" d'Aphrodite Jones (sur lequel je reviendrai) et "In the studio with Michael Jackson" de Bruce Swedien. Il me semblait évident qu'il fallait creuser et tenter d'approcher certains collaborateurs. Pas Bruce Swedien, non ! Sûrement inaccessible, à l'instar des MJ et autres Quincy...


Car je voulais tout sauf divaguer dans mes recherches. Tout sauf chercher pour chercher, écrire pour écrire, échafauder des problématiques et les justifier coûte que coûte, même si cela revenait à dénaturer la volonté de Michael ou sa vision artistique. Il me semblait important que mes recherches soient fondées sur des témoignages de première main. A ce stade, je n'avais pas encore tout compris au système universitaire où on allait m'expliquer, peu de temps après, que le propos d'un musicien ou d'un assistant technique de Michael avait moins de poids dans la balance que la pensée de tel musicologue ou de tel sociologue... Il me fallait apprendre à penser "dans les clous", en me référant à ce que d'autres avaient pensé avant moi, sans trop prendre le large et m'aventurer à penser par moi-même ou à donner mon avis... Quant à ce que pourraient bien dire ses proches collaborateurs, comment leurs propos pourraient-ils être totalement neutres et donc vrais ? En tous cas, aux yeux d'une partie de l'institution, ils l'étaient bien moins que les propos ultra-indirects de tel ou tel penseur qui ne s'était jamais intéressé à la réalité du terrain (parce qu'il n'avait pas forcément à le faire) et n'avait jamais interrogé personne, pas même le principal intéressé de son vivant... S'il avait été question de faire une thèse pour montrer que Michael Jackson venait de Sirius ou qu'il n'avait pas de sexe, je pense que l'affaire aurait fonctionné. A partir du moment où l'on s'appuie sur ce qu'un vénérable tel ou un tel a bien pu penser de loin en loin et qu'on arrive à une conclusion plausible... Qu'importe la vérité finalement, si la démonstration tient la route ? Bref... Je m'égare...


Le témoignage qui m'a le plus intéressée dans le précieux ouvrage de Bruce, parce que j'étais très sensible à ce paramètre, avait été celui de Chuck Wild, qui parlait des sons inédits dont Michael était féru et qu'il lui avait demandé de créer pour l'album "HIStory". J'ai fini par trouver un vague "MySpace" (c'était le canal en vogue à l'époque) et je m'étais hasardée à envoyer à Chuck une liste de questions. Longue... comme je ne pourrais jamais m'empêcher de le faire. Une bouteille à la mer en quelque sorte. Et que se passa-t-il quelques semaines plus tard ? J'obtins une réponse. Bienveillante. Encourageante.


Car Chuck ne s'était pas contenté de se fendre d'un mail laconique : il avait pris chacune de mes quinze questions et y avait répondu, point par point, en détail. Mes propos l'avaient intéressé et il avait joué le jeu. Quel encouragement ! J'ai mis un certain temps à m'en remettre ! Un tel trésor... Des informations juste pour moi, en direct de la source... C'était inespéré...


Alors, mes émotions un peu passées, je me suis senti pousser des ailes. J'ai cherché le "MySpace" de Bruce, pris mon courage et mon culot à deux mains, et lui ai envoyé quelques questions. Nouvelle bouteille à la mer. Qu'avais-je à perdre ? Chuck avait bien répondu, lui !


Et là encore, quelques semaines plus tard : un mail dans ma boîte de réception. "Isabelle.... Call me..." suivi d'un numéro de téléphone américain, signé "Bruce". Mon sang n'a fait qu'un tour... Un immense vertige... Choquée, j'ai imprimé le mail, l'ai plié en 8 rapidement, comme un trésor qu'on voudrait cacher, un ticket gagnant, et l'ai enfoncé dans ma poche... J'ai gardé ce précieux sésame plusieurs semaines sur moi, comme si je promenais un morceau de Michael Jackson, quelque chose qui soit en lien direct avec lui, à moins que ce ne soit une pierre précieuse...


Les semaines ont passé, sans que je fasse ce numéro. Je couvais mon trésor. Ce fil direct vers la légende, vers un nom de légende, vers un monde qui avait été pour moi un monde mythologique, "virtuel" avant le virtuel... Régulièrement, je me disais qu'il faudrait que j'appelle (mais bon... cela faisait des années que je n'avais pas pratiqué l'anglais... quelle galère !), que cela ne se faisait pas, que ce monsieur avait déjà un certain âge, que je ne pouvais pas laisser passer une telle chance, qu'il n'allait pas me trouver sérieuse... etc. etc. J'ai reçu son mail en décembre 2009. Tout début mars 2010, je me suis dit : "Allez, appelle !" Avec pour soutien une amie qui parlait bien anglais, après bien des tergiversations, des cent pas autour de la table de la salle à manger, nous avons vérifié le décalage horaire avec la Floride et appelé, via Skype, le précieux numéro vers 22 h, heure française...


Et là, une grosse voix a répondu : "Allooowwww?" Bruce était dans la place ! Et moi je tremblais derrière mon ordinateur... Ma traductrice a échangé quelques mots en mon nom, j'en ai balbutié quelques uns... On ne s'entendait pas bien, beaucoup de crépitements sur la ligne... Là encore, Skype n'était pas encore ce qu'il est aujourd'hui... Rapidement, il a dit : "On ne s'entend pas bien, ne t'inquiète pas, je vais t'envoyer un mail, tu vas contacter quelqu'un de ma part...". Nous avons raccroché. J'étais épuisée comme après un marathon ! Quelle pression ! Quel saut dans l'Autre Monde ! J'avais parlé à un être qui avait passé trente ans de sa vie professionnelle, quasiment, avec le graal, avec Michael ! Puis, un mail est arrivé. Il me demandait de contacter une personne en son nom. Je ne savais pas de qui il s'agissait. D'un Français ou d'un Américain. D'un assistant qui pourrait répondre à mes questions ou de quelqu'un d'autre...


Lorsque j'ai rédigé mon mail (en anglais, dans le doute) à cet homme, il m'a appelée. Surpris de me voir sortir de nulle part et envoyée à lui par Bruce Swedien, il m'a dit : "Tu ne peux pas savoir le bon feeling que tu as eu de l'appeler maintenant... Dans quelques jours, cela aurait été trop tard ! Il vient à Paris sur notre invitation la semaine prochaine. Je l'ai recontacté pour lui parler de ton mail et il veut que tu sois des nôtres ! C'est une séance privée dans un studio parisien. Un événement secret extraordinaire !"


Les bras m'en sont tombés... J'ai mesuré l'abîme en face duquel je venais de me tenir, sans tomber... Depuis 4 mois, j'attendais d'appeler Bruce. Je ne savais pas pourquoi j'avais laissé filer tout ce temps... Pas plus que je ne savais pourquoi, tout à coup, en ce début mars, je m'étais décidée... Ce que je savais, c'est que si j'avais laissé passer une semaine de plus, j'aurais manqué l'occasion unique de rencontrer Bruce, lors de son passage lui aussi unique, à Paris... Ce que je savais, c'est que c'était pile le bon timing pour l'appeler !


Dans ce moment où rien n'avait été calculé mais où tout tombait à nouveau juste pour moi, je n'ai pu que remercier Dieu, pour ce coup du hasard, et Michael qui, pas plus qu'Einstein, ne croyait dans le vide incohérent de ce hasard...