Michael Jackson ou l'art oublié d'apprendre et de travailler
- Isabelle Petitjean, MJMusicologie
- 3 juin
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 juin
À écouter certains récits contemporains, on pourrait croire que le génie naît spontanément, telle Athéna surgissant toute armée du crâne de Zeus....
Un matin, l'artiste serait là. Complet. Formé. Génial. Presque tombé du ciel.
Cette vision romantique a quelque chose de séduisant. Elle nourrit les mythologies, elle simplifie les histoires. Elle dispense surtout de regarder ce qui se cache derrière les accomplissements hors normes : le temps, l'observation, le travail et, plus encore, l'humilité d'apprendre.
Car contrairement à ce que l'on raconte souvent, Michael Jackson n'est pas seulement devenu Michael Jackson parce qu'il possédait un talent exceptionnel : il l'est devenu parce qu'il a passé sa vie à apprendre, à observer, à écouter, à absorber. Comme une éponge. Comme un élève. Comme un chercheur...
Michael Jackson, un gamin doué qui regardait les autres travailler
L'histoire retient volontiers les triomphes : Les disques de diamant, les records, les tournées gigantesques. Et les clips révolutionnaires...
Elle oublie parfois le petit garçon qui passait des heures dans les studios Motown à regarder travailler les autres.
A l'époque, Michael n'y apprend pas seulement à utiliser un microphone ou à reconnaître les boutons d'une console d'enregistrement : il observe des processus, des méthodes, des façons de créer. Il découvre comment une idée devient une chanson, comment une chanson devient un disque, et comment un disque devient une émotion collective.
Motown n'était pas simplement une maison de disques. C'était une école, une université populaire de la musique noire américaine. Une fabrique de rêves, certes, mais aussi une fabrique de savoir-faire. Et Michael Jackson y fut d'abord et avant tout étudiant.
Regarder comme un faucon

Plus tard, lorsqu'il rejoint Philadelphie et l'univers de Gamble & Huff, le phénomène se répète. On présente souvent cette période comme une simple transition entre Motown et la carrière adulte. Or, ce temps sera essentiel.
Michael l'occupe en partie à observer la naissance des chansons. Il regarde les producteurs travailler, il écoute les discussions, il analyse les arrangements.
Il décrira lui-même cette posture d'observateur avec une formule magnifique :
« Je les observais comme un faucon. »
J'aime cette image. Elle dit quelque chose de fondamental sur les véritables créateurs.
Ils ne se contentent pas d'exister, ils regardent, étudient, apprennent sans cesse.
Le génie n'est pas toujours celui qui sait : il est souvent celui qui demeure capable d'apprendre alors même que tout le monde le considère déjà comme un maître.
L'art oublié d'apprendre et de travailler de Michael Jackson : une bibliothèque plutôt qu'un piédestal
On parle souvent de Michael Jackson comme d'un performer, plus rarement comme d'un lecteur.
Pourtant, l'acquisition du savoir occupe une place centrale dans sa vie.
En 1979, il soutient un programme de promotion de la lecture destiné aux enfants. Il partage publiquement ses ouvrages favoris et, surtout, il formule une idée qui me paraît éclairer l'ensemble de son parcours :
« Certains des plus grands penseurs de l'histoire sont des autodidactes, alors j'essaie d'apprendre le plus possible par moi-même. »
Cette phrase est révélatrice : elle montre que Michael Jackson ne considérait pas la connaissance comme un privilège, mais comme une responsabilité. Une porte qu'il fallait ouvrir toujours plus largement. Peut-être est-ce là l'un des aspects les moins compris de sa personnalité...
Car derrière l'artiste planétaire se trouvait un homme profondément curieux du monde. Michael Jackson était rompu à l'art oublié d'apprendre et de travailler.
Un homme qui lisait, qui observait, cherchait. Un pélerin du savoir, qui refusait de considérer son cheminement, son apprentissage comme terminé.

La connaissance comme acte de justice
Cette fascination pour l'éducation ne restera pas théorique. Elle se traduira par des actions concrètes. Ainsi, lorsqu'il finance des bourses universitaires par l'intermédiaire de l'United Negro College Fund, Michael Jackson ne distribue pas simplement de l'argent : il prolongera une histoire.
Une histoire profondément enracinée dans l'expérience afro-américaine, où l'accès au savoir fut longtemps un privilège refusé. Une histoire où apprendre constituait déjà une forme de résistance.
Lorsqu'il affirme que vouloir apprendre sans pouvoir le faire est une tragédie, il ne prononce pas une formule de circonstance, mais rappelle une réalité historique.
L'éducation n'est pas seulement un outil de réussite : elle est aussi un instrument d'émancipation.
L'artiste et le citoyen
Le biopic montre assez bien l'artiste, le danseur, le chanteur.
Il dessine un peu trop succintement les contours de l'observateur, mais a au moins le mérite d'une esquisse. On comprend entre les séquences le lecteur, l'apprenti. L'homme qui encourageait les jeunes à voter pendant le Victory Tour, qui soutenait les programmes éducatifs. L'humaniste qui comprenait que la culture n'est jamais séparée du monde dans lequel elle s'inscrit.
Car il existe une différence entre la célébrité et la conscience : l'une attire les regards, l'autre transforme durablement les choses.
Michael Jackson possédait les deux.
Ce que le génie doit à la transmission
Peut-être avons-nous fini par raconter les grandes figures de manière trop simpliste, comme si elles apparaissaient seules, comme si elles se construisaient elles-mêmes. Trop souvent même comme si elles ne devaient rien à personne.
Or aucune œuvre ne naît dans le vide, aucun artiste n'émerge hors du monde : derrière chaque créateur se trouvent des maîtres, des passeurs, des mentors, des livres, des rencontres et des héritages.
Michael Jackson n'échappe pas à cette règle.
La différence est qu'il a su transformer tout ce qu'il recevait, comme ces alchimistes qui convertissent chaque métal en or.
Peut-être est-ce cela, finalement, le véritable génie... Non pas savoir davantage que les autres, mais rester capable, toute sa vie, d'apprendre davantage d'eux.

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