Michael Jackson's Bad, un autre regard sur une vidéo mythique

Dernière mise à jour : 22 août 2021

« Bad » : Edmund Perry, les afro-américains et la question éducative


Le scénario de la vidéo de Bad, réalisé par Martin Scorsese et écrit par le romancier Richard Price, est inspiré de l’histoire réelle d’Edmund Perry, via le livre de Robert Sam Anson, Best Intentions. Scorsese a demandé à l’auteur de The Color of Money et de Clockers d’écrire un script dans l’esprit d’une pièce dramatique. Parmi les trois histoires qu’il a proposées, c’est le synopsis sur les pressions sociales qui l’a emporté, relatant donc la fin tragique d’un jeune de Harlem étudiant à l’école préparatoire Phillips Exeter Academy et tué deux ans auparavant par un policier en civil qu’il avait tenté d’agresser pour lui prendre de l’argent. La vidéo romance un peu, bien sûr, les choses : la loyauté et la fidélité de Michael Jackson, étudiant revenu dans son quartier, est mise à l’épreuve par son ancienne bande, qui doute désormais de son intégrité puisqu’il fréquente une haute école où règne la mixité raciale. Elle romance également la sombre réalité finale, puisque Michael Jackson préfère à la mort un message de paix et de compréhension mutuelle qui passe, comme souvent dans son œuvre, par la danse et la musique. De fait, le scénario du clip apporte une direction narrative à un texte vague, qui joue sur l’ambiguïté par le double-langage et les inversions de sens, propres au jive-talk [désinence du Harlem-Jive développé dans le monde du jazz durant les années 1940 et cousin du African American Vernacular English (AAVE), langage qui exploite l’ambiguïté de sens en rendant glissante et incertaine la signification propre des mots par le biais d’une stylisation consciente qui va jusqu’à se traduire par des opposés]. Il marque les esprits, à l’époque, avant tout par l’image urbaine de loubard androgyne au teint clair déployée par Michael Jackson : « Cela peut paraître arrogant, mais cet album, c’est une façon de dire je suis cool, bien, fort, pas un criminel », dira-t-il.

Comme il faut toujours s’aventurer dans des interprétations politiques, qui font de Michael Jackson, suivant les commentateurs, tantôt un agent nationaliste, tantôt un idéaliste coupé du monde et vivant dans le cliché, cette question « Who’s Bad ? » a été interprétée par Davitt Sigerson comme une affirmation black suprématiste : « Quand Jackson déclare que le monde entier doit “répondre maintenant“, il ne se vante pas, mais fait le constat de son extraordinaire starité. Plutôt, il méprise l’auto-couronnement des moindres familles royales du funk et invite son public volage à le rejeter, s’il ose. Il n’y avait pas eu, depuis le “c’est bon, ouais ?” du Parrain Brown, de question plus rhétorique posée dans le funk ». Quant à la teneur sociale de la vidéo, elle a, cette fois, à l’inverse, été considérée comme une suite de clichés et de conceptions exagérées de la vie urbaine des ghettos qui sortirait d’une des vitres fumées de la limousine de Michael Jackson. Pour autant, d’autres analystes, à l’époque, comme Armond White, ont su capter son efficacité concernant la mise en perspective de l’affaire Perry et la mise en lumière de la conscience sociale de Michael Jackson, a su être captée : « Le film est le plus complexe de l’année sur le plan idéologique. Scorsese apporte ses compétences professionnelles à la fantaisie à l’ancienne (inspirée de West Side Story) de Jackson sur les gangs. Daryl est une tentative de solidarité de la part de Jackson. Il fait connaître l’histoire d’Edmund Perry au monde en s’y identifiant. Il se voit devoir faire face aux mêmes choix que d’autres jeunes hommes noirs, mais il a la capacité (la chance) de prendre sa décision à travers l’art. C’est un film musical tout à fait sérieux, mais stylisé ». Pour Michael Jackson, il semble que ce soit la culture du ghetto qui ait causé la chute de Perry. Celui-ci, âgé de 17 ans, avait, selon des témoins, agressé avec son frère, un policier en civil. Il était diplômé de l’une des plus prestigieuses écoles préparatoires américaines, The Phillips Exeter Academy, dans le New Hampshire, et était inscrit pour poursuivre sa scolarité à Stanford. La révélation de ce fait a conduit à une couverture médiatique intense et généralement défavorable à la police : pour la Une du New York Post, à l’époque, « un flic tue un bon étudiant de Harlem » ; pour le journal Village Voice, Perry avait été tué parce qu’il était « trop noir pour son bien », enfin, pour le New York Times, « la mort d’Edmund Perry suscite de terriblement troublantes questions ».


Pour autant, la dernière année de scolarité d’Edmund Perry avait été marquée par une baisse de ses résultats et une attitude de plus en plus hostile. Il participait à des clubs exigeant une initiation sexuelle et avait entamé une consommation, certes modérée, de drogue. Il avait prononcé un dur discours de colère devant une vaste assemblée d’étudiants le jour anniversaire de l’assassinat de Martin Luther King, un discours écrit par un ancien étudiant d’Exeter, utilisant la rhétorique du Black Power pour faire une déclaration énergique d’indépendance communautaire. Moins d’un mois après la mort d’Edmund Perry, une enquête de police avait conduit à l’acquittement du policier et à l’inculpation de Jonah Perry, le frère d’Edmund. La famille Perry était représentée par les avocats C. Vernon Mason, Alton Maddox et le révérend Al Sharpton, formant tous trois un célèbre triumvir, à la fin des années 1980 suite aux affaires d’enlèvement de Tawanna Brawley et d’assassinat de Yusef Hawkins.


La conscience que porte Michael Jackson à l’impact de l’instruction et de l’éducation, est donc au cœur de Bad et cette question présente de lourdes implications communautaires et sociales : déjà en 1855, James McCune Smith écrivait « L’homme de couleur doit faire des choses irréalisables avant qu’on lui octroie une place dans la société […] Il doit parler comme un [Frederick] Douglass, écrire comme un [Alexandre] Dumas, et chanter comme le Cygne Noir [Elizabeth Greenfield] avant qu’il puisse être reconnu comme un être humain ». Or, au fil du XXe siècle, en dépit du développement des moyens de communication, de l’accès à l’image et à son façonnement par les afro-américains afin de tenter d’inverser la tendance caricaturale amorcée par le blackface, en dépit même des succès et des décloisonnements opérés par des artistes ou des grands noms ayant acquis visibilité et aura médiatiques, il subsiste un besoin ou une nécessité imposée de ne pas décevoir, et de fixer de hauts objectifs d’honorabilité. Et ce besoin impérieux se retrouve dans les motivations de la famille Jackson et de ses enfants. Il semble, en effet, indiscutable que Michael Jackson – par ses origines pauvres et ouvrières et par ses ascendants d’esclave (noirs autant qu’indiens) – ait délibérément tout mis en œuvre afin de sublimer cet état de fait pour réaliser le mythique rêve américain, tout en projetant, dans le même temps, les problématiques historiques et contemporaines de la mondialisation, du métissage et de sa condition d’afro-américain. Il semble puiser sa force dans ce passé lourd, source de dépassement : « L’esclavage fut une chose terrible, mais quand les Noirs d’Amérique finirent par sortir de ce système écrasant, ils étaient plus forts. Ils savaient ce que c’était que d’avoir l’esprit paralysé par des gens qui contrôlent votre vie. Ils ne permettraient plus que cela arrive encore. J’admire cette force. Ceux qui l’ont sont prêts à donner leur sang et leur âme pour défendre ce en quoi ils croient ». Ayant vécu dans un milieu valorisant la réussite et accordant le primat à l’éducation des enfants, il a été immergé dans la nécessité d’une amélioration par l’instruction, par la foi en soi et en Dieu et par le développement d’une culture personnelle. Ces conditions ont influencé un locus de contrôle qui, dans les sociétés qui valorisent l’obéissance et la conformité, se révèle généralement externe, avec un accent porté sur les valeurs de respect et d’autorité. Et ceci, d’autant plus au sein d’une communauté où la construction identitaire et la quête de reconnaissance sont aussi fortement liés au regard de l’autre.


D’un point de vue historique et sociologique, l’accession aux classes-moyennes par les afro-américains est autant, voire davantage, une affaire idéologique qu’économique, puisque les critères symboliques d’éducation et de respectabilité sont, dans ce contexte, bien plus importants pour déterminer les classes-moyennes que des éléments plus objectifs comme la profession ou les revenus. Ainsi, l’éducation est élément important dans l’approche interculturelle, et la personnalité de la tutrice de Michael Jackson, Rose Fine, a fortement impacté en ce sens. Elle est considérée comme un moyen essentiel de gagner l’égalité sociale et une réelle intégration au sein de la société américaine. Ceci explique ses nombreuses implications, dans des programmes d’éducation et de culture auprès de communautés d’enfants défavorisés (souvent afro-américains mais pas exclusivement), d’écoles ou de bibliothèques de quartier, mais aussi auprès d’étudiants et d’universités. D’autre part, Michael Jackson était conscient qu’en dépit de la déségrégation dans les écoles, les high schools étaient demeurées à dominante blanche. Ces écoles permettaient aux jeunes afro-américains, en s’imprégnant de cette culture dominante, de se donner les moyens de réussir, même si les échanges demeuraient très inégaux, notamment du point de vue des jeunes Noirs : lorsque ces derniers fréquentaient les mêmes écoles que les Blancs, la distinction culturelle se déplaçait et s’établissait entre le domaine de l’instruction, commune à tous, et celui de l’éducation reçue dans le cadre familial (expositions, concerts, livres), dépendant de moyens financiers de chacun et suscitant, donc, inégalités, frustrations, mais également rejets. De plus, les jeunes afro-américains qui avaient accès à l’instruction et qui baignaient dans la culture dominante, apparaissaient, parfois, aux yeux des plus nationalistes de leurs pairs, comme des traîtres devenus culturellement « incompétents » et ayant abandonné leur identité. L’une des musiciennes de Black Rock Coalition a expliqué, d’ailleurs, comment, étant fille unique et ayant bénéficié de l’accès aux cours de musique dite classique, aux concerts et aux musées, grâce à sa mère, elle s’est trouvée considérée comme une « Blanche » ou un « Monstre » par d’autres membres de sa communauté. C’est bien l’ensemble de cette problématique qui est au cœur de la narration vidéographique de Bad, à travers une relecture de l’affaire Perry et un personnage que Michael Jackson s’approprie : « C’est un enfant qui allait à l’école au nord du pays, qui venait d’un ghetto et qui voulait faire quelque chose de sa vie. Alors il laissa ses amis, et quand il revint, pendant les vacances de printemps, ses amis étaient tellement jaloux et envieux qu’ils le tuèrent […] C’était un garçon de couleur, comme moi ».


Entre les points de vue extrêmes du nationalisme d’Edmund Perry, ou de la riposte armée du policier, se pose, comme le conçoit Michael Jackson, la question du ghetto et de sa sortie, via l’éducation. Une éducation dans de hautes écoles, synonyme de mixité sociale, d’occidentalisation et de trahison pour les enfants enfermés dans les gangs. Cette question de l’oréo, Michael Jackson l’incarne, consciemment ou non, dans le clip : le Daryl qui revient dans son ghetto et tente de fréquenter à nouveau un gang qui le teste, est encore foncé de peau. Même si ces scènes sont filmées en noir et blanc, les inscrivant dans un passé révolu, son teint est visiblement plus naturel que celui, plus clair, du Daryl qui se rebelle et qui constitue sans doute une métaphore de l’instruction reçue par ce nouvel oréo, revenu du lycée avec une culture désormais métissée en interrogeant incessamment, avec des mots à double-sens : qui est bon/mauvais ?, « Who’s Bad? ». Du point de vue de la double-conscience, ces questions d’éducation montrent combien, d’un côté, la blackness a limité la totale acceptation des Noirs par les Blancs, dans des milieux où l’intégration n’a pas éliminé la racialisation. D’un autre côté, elles montrent comment certains Noirs ont ressenti leur intégration à la culture blanche comme une mise à mal de cette blackness.


Le court-métrage termine par un Ring Shout qui oppose les deux gangs et met Michael Jackson face au jeune Wisley Snipes dans une confrontation de gangs. Le Ring Shout compte parmi les rares stratégies interprétatives préservées, au sein d’une mémoire culturelle transmise depuis l’Afrique. Il s’agit d’un rituel religieux extatique et transcendant, d’abord pratiqué par des esclaves africains aux Antilles et aux États-Unis, au sein duquel les adorateurs se déplacent dans un cercle en dansant d’un pied sur l’autre et en tapant avec leurs pieds et leurs mains. En dépit de son appellation, le cri n’est pas essentiel dans le rituel. Le Ring Shout était pratiqué dans quelques églises afro-américaines au XXe siècle et il perdure parmi le peuple Gullah des Sea Islands. Dans cette scène où les deux clans se font la bravade, Michael Jackson entonne ce chant d’intimidation constitué d’une suite de phrases mélodico-rythmiques qu’il crie véritablement, non seulement pour exprimer une force, mais également comme s’il voulait évoquer, par un cliché vocal, le nom du rituel qu’il met en œuvre. Chaque phrase est reprise en imitation, dans une dynamique responsoriale, tandis que la séquence finale se résout par l’abdication du camp adverse. Comme dans d’autres titres et vidéos, Michael Jackson obtient gain de cause grâce à l’action de la musique, et ici, notamment, par un chant de prière d’origine africaine, choix qui lui a une fois de plus valu d’être taxé d’être un doux utopiste essentialiste. Il reste toutefois en cohérence avec le message initié par l’album Triumph et scellé au dos de la pochette et vise à conjurer le sort d’Edmund Perry en lui offrant une seconde chance.


Notons enfin que, outre la vidéo de Bad, la mort d’Edmund Perry a constitué également l’une des nombreuses sources d’inspiration du film de Spike Lee, Do The Right Thing (1989) relatant les tensions raciales new-yorkaises. Mais la force de ce court-métrage est de porter et d’illustrer, avec un style intemporel, un thème qui est malheureusement toujours d’actualité.


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