Michael Jackson ou la culpabilité sans fin
- Isabelle Petitjean
- il y a 11 minutes
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Il existe des condamnations qui ne figurent dans aucun code pénal.
Aucun juge ne les prononce. Aucun jury ne les valide. Aucun avocat ne peut véritablement les contester.
Elles naissent ailleurs.
Dans les récits médiatiques. Dans les conversations. Dans les certitudes collectives. Dans cette étrange zone grise où les émotions, les croyances et les représentations finissent parfois par prendre le pas sur les faits.
Certaines survivent aux procès.
Certaines survivent aux acquittements.
Certaines survivent même aux morts.
Et Michael Jackson est peut-être devenu l'un des exemples les plus frappants de cette forme de culpabilité perpétuelle.
Car enfin, lorsque l'on pose aujourd'hui la question : « Faut-il censurer Michael Jackson ? », la question contient déjà sa propre réponse implicite. Elle suppose qu'il existe une faute suffisamment établie pour que l'on puisse désormais débattre non plus de sa réalité, mais de la sanction culturelle qu'il conviendrait d'appliquer.
Or c'est précisément là que commence ma réflexion.
Non pas sur Michael Jackson lui-même.
Mais sur notre rapport collectif à l'accusation, à la preuve et à la vérité.
Combien de fois peut-on juger un homme ?

La justice est imparfaite. Elle l'a toujours été. Elle le sera toujours.
Mais elle demeure le seul cadre que nos sociétés aient trouvé pour distinguer les soupçons des faits établis.
Lorsqu'un procès a lieu, lorsque des enquêtes sont menées pendant des années, lorsque des jurés délibèrent et qu'un verdict est rendu, que reste-t-il à faire ? Peut-on continuer à juger un individu après son acquittement ? Peut-on créer une culpabilité parallèle, indépendante des décisions judiciaires ? Peut-on transformer le soupçon en état permanent ?
Ces questions dépassent largement le seul cas de Michael Jackson : elles concernent le fonctionnement même de nos démocraties modernes. Car nous vivons une époque paradoxale... Jamais nous n'avons autant revendiqué l'importance de la preuve, de la vérification et de la rigueur intellectuelle.
Et pourtant, jamais peut-être les récits émotionnels n'ont circulé avec autant de puissance.
L'accusation voyage plus vite que l'enquête. L'indignation se partage plus facilement que la nuance. Et le doute raisonnable devient parfois suspect.
La pierre que l'on continue de jeter
Ce qui me frappe depuis des années dans le cas Michael Jackson n'est pas seulement la persistance des accusations: c'est la manière dont elles semblent devoir survivre à tout.
Aux enquêtes.
Aux verdicts.
Aux contradictions.
Aux démentis.
Parfois même à leur propre fragilité.
Comme si certains personnages devenaient, à un moment donné, les réceptacles de quelque chose qui les dépasse.
Michael Jackson n'est plus seulement Michael Jackson : il est devenu un symbole. Une surface de projection. Un écran sur lequel chacun vient déposer ses peurs, ses convictions, ses fantasmes ou ses certitudes.
Peut-être est-ce le destin des figures les plus symboliques...
L'Histoire nous montre régulièrement que les personnalités qui incarnent quelque chose de plus grand qu'elles-mêmes finissent souvent par être attaquées précisément sur ce qu'elles représentent.
L'homme qui parlait d'innocence devient le symbole de sa négation.
L'homme qui exaltait l'enfance devient l'objet de toutes les suspicions.
L'homme qui chantait la fraternité devient le terrain de toutes les divisions.
Comme si les sociétés éprouvaient parfois le besoin de déconstruire leurs propres mythologies...
Le paradoxe de l'effacement
Supposons pourtant que l'on décide d'effacer Michael Jackson.
Que faudrait-il effacer exactement ? Les chansons ? Les courts-métrages musicaux ? Les concerts ? Les albums ? Les influences ?
Car c'est là que le projet devient étrange !
Michael Jackson n'est plus seulement un artiste: il est devenu une partie du langage même de la culture populaire.... Son héritage se retrouve dans la manière de chanter de nombreux artistes contemporains. Dans leur façon de danser. Dans leur rapport à la scène. Dans leur utilisation du clip vidéo comme espace narratif.
Il est présent chez ceux qui le revendiquent ouvertement. Il est présent également chez ceux qui ne savent même plus qu'ils héritent de lui.
Effacer Michael Jackson reviendrait un peu à vouloir effacer certaines fondations d'un bâtiment sans toucher aux étages qui reposent dessus : l'opération paraît théoriquement séduisante. Elle devient pratiquement impossible !
Car les grandes figures culturelles finissent par dépasser leur propre existence... Elles deviennent des points de passage. Des carrefours. Des pierres angulaires.
La culpabilité de Michael Jackson : une question de cohérence
Au fond, je ne crois pas que la question essentielle soit de savoir s'il faut aimer Michael Jackson. Je comprends, avec la force et la conviction qu'affichent certains médias dits "sérieux" face à un public qui ne le connaît pas vraiment, que l'on puisse susciter chez ce dernier des doutes, des interrogations ou des réserves.
La question qui me semble plus importante est ailleurs : sommes-nous capables d'appliquer les mêmes principes à tous ?
Si nous affirmons qu'une rumeur ne constitue pas une preuve, alors cela doit valoir pour chacun.
Si nous affirmons que le journalisme exige vérification et recoupement, alors cette exigence doit être universelle.
Si nous affirmons que la justice doit reposer sur des faits plutôt que sur des impressions, alors nous devons accepter les conséquences de ce principe même lorsqu'elles contredisent nos convictions personnelles.
La cohérence est peut-être l'une des formes les plus exigeantes de l'honnêteté intellectuelle.
Écouter avant de condamner
Peut-être que la véritable question n'est finalement pas : « Faut-il censurer Michael Jackson ? »
Peut-être faudrait-il plutôt se demander ce qui pousse une société à vouloir continuellement rejuger certains individus.
Pourquoi certaines accusations deviennent-elles éternelles ?
Pourquoi certaines figures semblent-elles condamnées à ne jamais pouvoir sortir du tribunal de l'opinion ?
Et pourquoi ce besoin de prononcer encore et encore des verdicts, même lorsque les procédures sont terminées depuis longtemps ?
Je n'ai pas toutes les réponses. Mais je sais une chose : une société qui cesse de distinguer accusation, preuve et condamnation finit toujours par fragiliser les principes mêmes qu'elle prétend défendre. Et cette réflexion dépasse largement le cas de Michael Jackson.
C'est précisément pour cette raison qu'elle mérite d'être posée.

Dans deux vidéos récentes, j'explore plus en détail cette question à travers plusieurs exemples historiques, médiatiques et judiciaires, ainsi que les mécanismes de construction de la réputation publique. Vous pouvez retrouver cette analyse complète ici : première partie deuxième partie




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