Michael Jackson, Rhinoplasties et Voix : Impact sur Son Identité Vocale?
- Isabelle Petitjean, MJMusicologie
- 6 juin
- 4 min de lecture
Il existe des voix qui semblent appartenir tout entières à celui qui les porte. Elles naissent avec un corps, grandissent avec lui, se chargent peu à peu des expériences traversées, gagnent en profondeur, perdent parfois de leur éclat et finissent par raconter, jusque dans leurs moindres inflexions, le simple passage du temps. Puis il en est d'autres qui paraissent résister à cette logique, comme si quelque chose en elles échappait à la seule matière, comme si le corps qui les abrite ne suffisait pas tout à fait à les expliquer.
Depuis longtemps, j'ai le sentiment que la voix de Michael Jackson appartient à cette seconde catégorie.
Cela ne signifie évidemment pas qu'elle relèverait d'un quelconque surnaturel, ni qu'elle se placerait hors des lois de la physiologie. J'ai passé suffisamment d'années à l'étudier sous l'angle de la musicologie, de l'acoustique et de la technique vocale pour savoir qu'une voix est aussi un organe, un apprentissage, une mécanique complexe qui s'inscrit dans un corps bien réel. Pourtant, plus j'ai cherché à comprendre les ressorts de cette identité vocale si particulière, plus une autre question s'est imposée à moi : pourquoi éprouvons-nous le besoin de lui trouver une explication qui dépasse précisément le domaine du travail et de l'art ?
Car les théories qui circulent aujourd'hui autour de Michael Jackson ne sont pas nouvelles. Elles reviennent avec une étonnante régularité, se transmettent d'un documentaire à une vidéo YouTube, d'un forum de discussion à certains ouvrages, comme si elles répondaient à une nécessité plus profonde que la simple curiosité. Les unes affirment que ses différentes rhinoplasties auraient transformé sa voix, voire lui auraient permis de conserver certains aigus ; les autres soutiennent qu'un traitement hormonal aurait interrompu sa puberté afin de préserver artificiellement cette voix d'enfant qui continue de fasciner plusieurs générations d'auditeurs.
Et je me demande parfois si ces hypothèses ne nous parlent pas davantage de nous-mêmes que de Michael Jackson.
Le corps comme explication du mystère
Il existe, me semble-t-il, une tendance assez constante dans notre manière d'aborder les grandes figures artistiques, qui consiste à vouloir ramener leur singularité à une cause visible, presque tangible, comme si l'exception devait nécessairement trouver son origine dans une anomalie du corps. Lorsqu'un peintre possède une manière de voir qui nous échappe, nous cherchons dans son histoire personnelle la clé de son œuvre ; lorsqu'un écrivain paraît penser autrement que les autres, nous fouillons son enfance ou ses blessures ; et lorsqu'un chanteur possède une voix qui semble défier nos catégories habituelles, nous sommes souvent tentés d'aller regarder du côté de son anatomie.
Le cas de Michael Jackson est, de ce point de vue, particulièrement révélateur. Son apparence physique a sans doute été l'une des plus commentées de l'histoire de la culture populaire, au point que son visage est progressivement devenu une sorte de texte parallèle, que chacun se croyait autorisé à interpréter. Peu à peu, le corps s'est transformé en grille de lecture universelle : il aurait expliqué sa personnalité, sa psychologie, ses choix artistiques et, finalement, sa voix elle-même.
Faire le lien entre Michael Jackson, rhinoplastie et voix s'inscrit parfaitement dans cette logique. Puisque le visage a changé, la voix aurait nécessairement changé avec lui. L'idée paraît presque intuitive et il faut reconnaître qu'elle possède une forme de cohérence immédiate : après tout, le nez participe bien au phénomène vocal. Il filtre l'air, contribue à son réchauffement et à son humidification, intervient dans certaines résonances et participe aux sensations que le chanteur perçoit lorsqu'il utilise son instrument. Il serait donc absurde d'affirmer qu'une intervention chirurgicale sur cette région du visage ne puisse entraîner absolument aucune modification des perceptions vocales ou de certaines qualités du timbre. Or Michael Jackson, le perfectionniste, possédait un Stradivarius qu'il maîtrisait déjà à merveille. Quel musicien prendrait, à ce niveau de qualité et d'enjeu artistique, le risque de modifier et de rebattre les cartes de la relation à son instrument ? La raison de ces interventions n'était pas de l'ordre d'un enjeu technique et musical... Pour s'y risquer, elle ne pouvait être que bien plus personnelle, profonde et intime...

Michael Jackson, Rhinoplasties et Voix : quelles réelles conséquences ?
Mais c'est précisément ici qu'apparaît une distinction essentielle, que les débats autour de Michael Jackson oublient très souvent.
Dans toute production vocale, il existe en réalité deux phénomènes très différents que nous avons tendance à confondre : d'un côté, la production même du son, qui dépend du fonctionnement des cordes vocales, de leur longueur, de leur épaisseur et de leur mode d'oscillation ; de l'autre, la manière dont ce son est ensuite modelé par les différentes cavités de résonance, parmi lesquelles figurent la bouche, le pharynx et les fosses nasales. Autrement dit, le nez appartient davantage au filtre qu'à la source elle-même.
Cette nuance peut paraître technique, mais elle change complètement la perspective. Une rhinoplastie peut éventuellement modifier certaines résonances, influencer le confort respiratoire ou altérer légèrement la perception qu'un chanteur a de sa propre voix ; en revanche, elle ne modifie ni la longueur des cordes vocales, ni leur masse, ni la fréquence fondamentale qu'elles produisent. Elle ne peut donc ni empêcher une mue, ni préserver artificiellement une voix d'enfant, pas plus qu'elle ne saurait expliquer à elle seule la personnalité vocale d'un artiste.
Une théorie révélatrice... de nous-même !
Il me semble d'ailleurs que cette confusion révèle quelque chose d'assez intéressant dans notre manière de penser. Comme si nous acceptions difficilement qu'une identité vocale puisse survivre aux transformations du corps et qu'il nous fallait, pour expliquer cette permanence, imaginer une intervention capable de suspendre le cours normal des choses. Pourtant, lorsqu'on écoute attentivement les enregistrements de Michael Jackson, on constate précisément l'inverse : la voix change, se densifie, gagne en puissance et en richesse harmonique, tout en conservant cette signature si particulière qui permet de l'identifier dès les premières notes.
Et c'est peut-être là que réside le véritable mystère, non pas dans l'idée qu'une opération du nez aurait fabriqué cette voix, ni même dans la thèse spectaculaire de la castration, que j'évoque dans un autre article, mais dans la capacité qu'a eue cet artiste à traverser les métamorphoses naturelles du corps sans jamais perdre ce qui constituait le cœur même de son identité sonore.
Pour approfondir, rendez-vous sur mon vlog YouTube pour regarder la vidéo : Michael Jackson, Pourquoi sa voix dérange encore ? (et abonnez-vous !)


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