Michael Jackson, ne pas se fier aux apparences

Dernière mise à jour : 1 sept. 2021

Michael Jackson, 12 ans au fil de ta voix #8


"Les apparences suffisent largement à faire un monde" Jean Anouilh

@ Renée Paul, artiste peintre, 2001, Coll. privée Olivia Vernick
@ Renée Paul, Elusive shadow

En cet été 2021, je quitte une fois de plus les abords de ce vaisseau mythique de la promenade des Anglais, le Negresco, et je ne peux m'empêcher de me souvenir...

J'avais 15 ans quand Michael y avait posé ses valises pour le Bad Tour et installé toute son équipe dans une grande partie de cet hôtel luxueux, qui n'appartenait pas à une chaîne standardisée mais à une seule propriétaire, et qui était décoré avec goût et faste. Finalement, avec le recul, je me dis que cet hôtel lui ressemblait car il renfermait des pans de cette histoire de France qui le fascinait. Des statues et tableaux de Louis XIV, d'immenses cheminées bourguignonnes, du mobilier du XVIIIe siècle, des copies en tous genres autant que d'immenses lustres bling-bling... Cet hôtel — dont Prince se serait enfui, quelques années après selon la légende, se réfugiant dans sa limousine en faisant une crise de nerf pour qu'on l'emmène plutôt dans un hôtel de Cannes, parce que la décoration lui avait procuré "une crise d'angoisse" (!) — lui allait donc à ravir.

Je voyais le matin un groupe de grands blacks baraqués courir sur la promenade et on m'avait expliqué que c'était sa garde rapprochée. Je suivais des yeux avec envie ces gens qui avaient la chance de l'approcher de si près... J'aurais aimé me glisser dans leur poche.


Nous habitions à une centaine de mètres de là pour les vacances et allions nous baigner à deux plages du Negresco. Je tournais, tournais et tournais devant l'hôtel, espérant le voir sortir ou se mettre au balcon de sa suite. Il y avait toujours un groupe de gens qui stagnait là, comme moi, jamais les mêmes selon l'heure ou le jour.

Bien sûr, j'aurais adoré aller au concert. Nous sommes d'ailleurs passées en bus près du stade Charles Ehrmann le matin du concert et beaucoup de gens étaient là, déjà, en pleine chaleur. C'était impressionnant ! Certains avaient visiblement passé la nuit là, à en juger par leurs toiles de tente. J'ai demandé si nous pouvions y aller, mais maman trouvait que c'était très cher et avait peur (nous n'étions que toutes les deux en vacances) de la foule autant que des agressions. Pour mes parents, à l'époque, et sans doute pour tous les parents de cette génération, ces chanteurs n'étaient pas sérieux. Les écouter était une perte de temps. D'ailleurs, ils criaient plus qu'ils ne chantaient... Et comme disait mon père, non sans cynisme et humour : "Pourquoi il se met la main toujours entre les jambes ? Si ça le gratte, il n'a qu'à se gratter !" Et ma mère de renchérir : "Ce ne sont pas ces gens qui te mettront du pain dans l'assiette ! Tu ferais mieux d'aller faire tes gammes et travailler ton piano !"... Docile, je m'étais donc résignée à ne pas aller à ce concert. D'ailleurs, je n'y avais pas crû... Mais je continuais à écouter cette musique "de fou", toujours avec une petite once de culpabilité...


Ma maman nouait facilement contact à la plage avec d'autres touristes ou les "locaux". A cette époque, les gens n'étaient évidemment pas absorbés par leur smartphone et rarement isolés derrière des écouteurs invisibles. On se parlait facilement. Les enfants jouaient ensemble, les mamans discutaient. Trois dames venaient régulièrement, avec qui ma mère avait tissé des liens. Elles étaient employées d'étage au Negresco. Quelle aubaine !

Durant les 2-3 jours où Michael était là, nous avons essayé de savoir des choses... "L'avez-vous vu ?" "Que fait-il ?" "Alors, que se passe-t-il aujourd'hui ?" Et c'est ainsi que ces dames nous racontaient de petites choses (vues ou rapportées, je ne sais pas...) car elles ne travaillaient pas "à son étage". Car il paraît qu'il avait privatisé tout un étage du palace pour y loger sa nombreuse équipe et lui-même... qu'il avait fallu "tout désinfecter à la javel" avant qu'il arrive... et que des dizaines de bouteilles d'Evian et de Perrier étaient posées devant chaque chambre "parce qu'il prend des bains avec" (je cite...)... Tout cela m'amusait. Je me disais à l'époque : "Pourquoi pas ?... Il a bien des lamas, des boas, il fait toujours des trucs incroyables... c'est fun, il peut bien se le permettre !" Jusqu'au jour où je leur ai demandé : "Mais pourquoi je n'arrive jamais à le voir ? On passe des heures devant l'hôtel, il doit bien rentrer et sortir quand même ! On ne le voit jamais !" Et là elles m'ont répondu : "C'est normal, il passe par le monte charge de l'hôtel, à l'arrière du bâtiment. Là où on monte et descend le linge et les poubelles. C'est le seul moyen qu'il a trouvé pour ne croiser personne et les gens ne l'y attendent pas !" Et pour cause !


A ce moment-précis, j'ai compris. J'ai compris qu'un gars qui n'avait pas "peur" de passer par un vulgaire monte charge n'en avait rien à faire de faire désinfecter un étage à la javel ou de prendre des bains de Perrier. Que tout cela, c'étaient des bêtises, une sorte de légende bâtie autour, et qu'en réalité, il était bien plus comme tout le monde qu'on le disait et pensait. Et pourtant, pour ces dames, la réflexion n'allait pas plus loin... Jackson restait un original, un hurluberlu asceptisé ; l'histoire du monte charge ne les faisait pas remettre les choses en perspective.


J'ai vu dans Nice Matin, le lendemain du concert, la photo de la nacelle et j'ai lu le compte-rendu. J'ai encore plus souffert d'avoir manqué tout cela. Tout était pourtant à portée de main ! Quelle frustration...

La seule chose qui me restait était d'aller nager jusqu'en face de sa chambre ou d'aller m'y assoir et d'attendre... Et je l'ai attendu, Michael ! J'ai attendu, comme Jacques attendait Madeleine... A un moment, à son balcon, il y a eu du mouvement, des silhouettes, une silhouette surtout, un rideau qui a bougé avec une ombre timide, puis plus rien. Un petit mouvement de foule, au bas de l'hôtel puis plus rien non plus. Moi j'étais en face, sur la promenade, côté mer. Et à cet instant précis, je me suis dit : "Voilà. C'est tout ce que tu verras de Michael Jackson". Etait-ce vraiment lui ? J'en ai eu la sensation, mais je n'en aurai jamais la certitude. Et j'ai tourné les talons. Résignée. Sans savoir que j'avais scellé mon destin et que le reste de ma vie allait consister à justifier cette sorte de décision péremptoire. J'avais classé Michael dans la catégorie "inaccessible". Pour la deuxième fois, j'avais cherché à l'atteindre et l'avais manqué (je lui avais écrit et envoyé une belle lettre quand j'avais 10 ans, et la petite fille avait espéré une réponse qui n'était jamais arrivée...) : je n'essayerai pas une troisième fois. Et à chaque fois qu'ensuite on m'a dit "Michael est dans les parages, viens on essaie d'aller le voir", j'ai toujours répondu un "Non !" catégorique. Inutile, on ne le verra jamais.


Ces nuits d'août 1988, je me revois, dans mon lit, me dire : "Tu n'auras jamais dormi aussi près de Michael Jackson de ta vie !" (on était donc à une centaine de mètres de son hôtel) et rien que cette idée était grisante. J'avais décidé de m'en satisfaire et je l'ai gravée en moi pour ne jamais l'oublier.

A la rentrée des classes 1988, je me suis vantée auprès des copains et copines : "Hé, j'ai presque vu Michael Jackson cet été ! J'étais tout près de lui !" Tous les ans, j'ai regardé cet hôtel comme un décor de théâtre, habité par l'ombre de sa présence... A chaque nouvelle personne amenée à Nice, j'ai raconté ces anecdotes. A Cannes où mouillait au milieu des années 1990 un yacht bleu et blanc qu'il partageait avec je ne sais plus quel prince ou émir, je restais des heures à fixer le navire en me demandant s'il était dessus, s'il allait en descendre... Là aussi, les rumeurs allaient bon train. Ce yacht était assez reconnaissable par ses couleurs et c'était un des rares à posséder un hélicoptère. Mais on racontait aussi qu'il possédait sa propre salle d'opération et qu'il y avait à bord un chirurgien H24, au cas où il en aurait besoin. Allez savoir. A part compatir et l'envier, moi qui étais très hypocondriaque, pour le reste, la page était tournée. J'avais décidé que Michael resterait un mythe. Et je prenais ce que l'on disait de lui avec des pincettes.


Mais je n'avais pas imaginé une seconde vivre sans ce mythe ou envisagé qu'il puisse y avoir une fin, synonyme de regrets éternels. Non, Michael serait toujours là. Et si un jour je changeais d'avis, ou même si un jour je me débarrassais de ces phobies sociales qui allaient pourrir les 22 prochaines années de ma vie, je pourrai toujours retenter ma chance...

C'est bien ce qui a failli se passer en 2009... Mais le destin en a décidé autrement. Sans doute les choses devaient rester ainsi. Il ne fallait peut-être pas que je le voie "en vrai". Il fallait sans doute qu'il reste ce mythe pour que j'aie l'envie et la force de reprendre les choses du début, de vouloir essayer de comprendre et de frotter ma plume à son onde magique et à une présence bien plus forte et puissante que ce pauvre monde n'aurait pu le permettre...




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