Sur les pas de Michael Jackson à Los Angeles

Dernière mise à jour : 1 sept. 2021

Michael Jackson, 12 ans au fil de ta voix #10


Avec Matt Forger (et Michael Jackson) à Westlake studio


Il y a 11 ans, à cette époque, je préparais mes valises pour les Etats-Unis. Quelque chose dans le vent et le soleil incertains de cet après-midi m'y renvoie.

A la fin de mon long entretien avec Bruce, le lendemain de notre rencontre, dans sa belle suite de l'hôtel Bristol à Paris, il m'avait invitée à venir chez lui, en Floride. J'avais tellement peur de l'avion... et je m'étais promis, pour me rassurer, que plus jamais je n'aurais à le prendre. C'était sans compter sur Michael. Bea, elle aussi, avait proposé et insisté, alors je m'étais dit : "Il faut le faire !" Rendez-vous était donc pris pour l'été 2010.


@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, 2010

Après 15 heures d'un vol interminable avec escale à Houston, où nous avons suivi toute la journée le soleil dans sa course, la nuit est finalement tombée en même temps que nous atterrissions à Los Angeles. Epuisée mais ne parvenant pas à dormir, je me souviens avoir relevé la tête de ma tablette, où je tentais de me reposer, pour voir, sous l'aile de l'avion, ces longues avenues lumineuses qui quadrillaient la ville et que je n'avais vues ailleurs que dans des séries télévisées.


@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, 2010

Je me souviens aussi, en sortant de l'aéroport, avoir contemplé dans la nuit ces immenses palmiers aux troncs longilignes dont je n'avais jamais mesuré, en réalité, la hauteur faramineuse par rapport à ceux, bien connus, du sud de la France... J'avais l'impression d'être dans un décor de cinéma et j'allais avoir cette impression pendant tout mon trop court séjour.

C'était un décor privé de sa star, de son mythe. Un désert... pourtant empli de son ombre. Partout, des limousines ressemblant à la sienne, dont il ne sortait pourtant jamais.

Des posters et des couvertures de magazine à son effigie, dans quelques vitrines, son étoile sur Hollywood Boulevard, mais jamais l'espoir de le croiser, lui.



"Votre voiture de location est juste à côté ! Prenez ce bus !" avaient-ils dit au guichet, alors que je consultais le plan de la mythique Cité des Anges où je peinais à réaliser ma présence. Juste à côté, c'était en réalité 20 minutes de navette en bus. Bienvenue à Los Angeles où tout est étiré dans les grandes longueurs...

Bruce m'avait ouvert son carnet d'adresses. Sans que je lui demande. Simplement au gré de mes questions... "Pour cet aspect, tu devrais consulter un tel.... Il est un peu bizarre, excentrique, mais très gentil... Voici son numéro ! Pour ce point-là, appelle untel de ma part, il n'est plus dans la musique, mais il était là et se rappelle de tout ! etc..." Une grande générosité. Une confiance qui m'a beaucoup touchée.

C'est ainsi que j'avais, pour ce voyage, prévu trois premiers rendez-vous. A Los Angeles, avec Seth Riggs et Matt Forger et à Ocala, avec Bruce.


Dès le lendemain, en dépit du voyage, je devais honorer les deux premiers. Qu'importe ! J'étais tellement excitée que je ne ressentais aucune fatigue.

Westlake Studios, Matt Forger, Isabelle Petitjean
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

Matt m'attendait pour visiter les studios C & D de Westlake, où Michael avait enregistré nombre de titres de Bad, Dangerous et HIStory. Au lieu des deux heures de visite, nous y avons passé quatre heures trente. Matt était tellement gentil que j'avais l'impression de le connaître. Aucun égo, aucune distance ou fatuité d'aucune sorte : il était généreux, simple et me semblait d'une grande honnêteté et loyauté envers Michael. Jamais je ne l'ai entendu le juger ou donner une leçon sur ce qu'il aurait dû faire ou ne pas faire. A aucun moment, il n'en a rajouté, ne s'est épanché, comme j'ai pu le vivre parfois. Il a simplement répondu à tout, avec bienveillance, se creusant parfois la tête pour retrouver les détails sur lesquels je l'interrogeais : ses "Oh, Goshhh!" me faisaient rire. Et puis, il a été ému. Il a versé quelques larmes. Il m'a dit : "Tu sais, Michael, c'était un grand artiste, le plus grand sans doute. Mais c'était aussi mon ami". C'était avant que n'importe quel pékin l'ayant croisé dans les toilettes d'un studio ou d'un bar ne prenne le vice de s'autoériger "ami" de Michael Jackson et se targuer de le "connaître". Et puis, il me disait, au détour d'une cabine de mixage ou d'une salle d'enregistrement : "Tu sais, il plane encore ici. Je le sens souvent. Tu le sens ?"

Westlake Studios, Matt Forger, Isabelle Petitjean
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

Et comment ne pas le sentir ?! Cela faisait quelques heures que j'étais là, dans cette mégapole où je n'avais jamais espéré mettre les pieds, là où il avait vécu l'essentiel de sa vie et de sa carrière, plus près de lui que jamais (hormis le Negresco et la Côte d'Azur), dans l'espace comme dans le temps, à côté d'un homme qui l'avait connu pas mal d'années et qui, surtout, l'avait aimé et continuait de l'aimer comme un ami.


Comment ne pas le sentir, puisque je marchais là où il avait marché, puisque je respirais l'air de ces studios qu'il avait foulés de ses mocassins et où il avait respiré aussi ?... Devant moi, derrière la vitre, le grand studio où on avait façonné pour lui cette scène en forme de piste de danse (Matt avait eu la charge d'aménager les studios pour qu'ils soient adaptés à ce que MJ souhaitait et qu'ils ressemblent à un lieu de vie). J'y suis rentrée. J'y ai marché...

Michael Jackson, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010
Michael Jackson, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

A ma gauche, de grande cabines Leslie que j'ai reconnues (mon musicien de père en avait dans notre cave), à ma droite, un orgue que j'ai immédiatement identifié aussi, à la grande surprise de Matt, qui n'avait visiblement pas l'habitude d'être questionné sur la musique de Michael par des musiciens - allez comprendre, Bruce non plus... :( - un orgue Hammond, donc, non, THE orgue Hammond du solo de "Bad" ! Extraordinaire... J'étais dans un musée. Un lieu de pèlerinage...

Dans cet autre studio, tout à coup, Matt m'a lancé : "Tu sais que là où tu te tiens, c'est précisément là que Michael se tenait pour enregistrer "They don't care about us" ?" J'ai fait un bond et sauté en arrière ! Eclats de rire de sa part. C'était un réflexe. J'aurais voulu effacer mes empreintes sur la moquette pour rétablir les siennes. Là aussi, un trou dans l'espace-temps. Un immense vertige....

Michael Jackson, Matt Forger, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010
 Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

J'ai vu la cuisine où se concoctaient les repas des Friday "Family Night", une tradition qu'il avait initiée durant l'enregistrement de Bad et qui consistait à rassembler les femmes et les enfants de ses collaborateurs pour partager les vendredis soirs, la salle de bain où parfois s'enregistraient certains claquements de doigts ou de mains de Michael, pour l'acoustique, la cabine de réverbération, les multipistes utilisés pour Bad... Il me semblait que Michael allait surgir d'une pièce à tout moment. Dans ma tête, des fantômes se promenaient, des éclats de voix, des chuchotements, des rires imaginaires. Plus tard, quand j'ai vu des vidéos de ces Friday Family, j'ai bel et bien vu ces lieux habités par ces familles, ces amis, ces enfants qui jouaient, Michael se tenant souvent en retrait, comme timide, mais observant avec un réel plaisir, les yeux et le visage emplis d'une vraie joie, cette animation familiale dont il était l'instigateur. J'aurais donné tout pour conjuguer le réel et l'imaginaire, le présent et le passé...


Michael Jackson, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010
Michael Jackson, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010
Michael Jackson, Matt Forger, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

Et puis, Matt m'a fait monter dans le "boudoir" de Michael. Il l'avait créé et aménagé pour lui. C'était un petit salon cosy où il pouvait se poser, se reposer, s'isoler, tout en gardant un œil, à travers une vitre prévue à cet effet, sur ce qui se passait en bas... Sacré Michael... Là aussi, j'ai longuement fixé le canapé en cuir. Matt m'a dit que tout était resté intact. J'avais l'impression qu'il allait se matérialiser là, devant moi. Je voyais des ombres habiter cet endroit, ouvrir ou baisser le volet, s'asseoir au plus profond du canapé puis se relever pour aller jeter un œil derrière la vitre sur le travail qui continuait, en bas.

Michael Jackson, Matt Forger, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010
Michael Jackson, Matt Forger, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

Alors comment ne pas le sentir là ? J'étais partie avec la certitude en moi que c'était dans ces studios que je m'approcherais au plus près de lui, que je ressentirais le plus fort sa présence. Et pas ailleurs. Je ne le savais pas encore mais ô combien je me trompais....


En partant, Matt m'a serrée dans ses bras. Il m'a redit que Michael lui manquait. Qu'il avait perdu un ami. Il avait des larmes dans les yeux. Visiblement, ces heures passées à parler de lui, à se remémorer leur travail, leur relation, l'avaient ébranlé. Tout était encore frais. Cela faisait un peu plus d'un an seulement.

Moi même je me disais qu'à quelques mois d'intervalle, j'aurais pu encore espérer le croiser, le voir, respirer quelques molécules qu'il aurait respirées avant moi. Mais quelques mois avant, je n'imaginais pas une seconde qu'il partirait, ni que je serais amenée à venir ici, dans ces studios dont le nom avait tant titillé mon imaginaire au dos des 33 Tours et des cassettes. Il y a quelques mois, je pensais en termes d'éternité. Depuis l'accident Pepsi qui m'avait traumatisée, Michael était celui qui s'en sortirait toujours, celui à qui il ne pourrait rien arriver. Je ne me posais même pas la question. Il y a quelques mois, moi, l'agoraphobe, l'aviophobe, espérais des dates de "This is it" en France pour ne pas avoir à surmonter 2 phobies en même temps et pensais qu'on aurait encore quelques décennies et quelques dizaines de faux-adieux, comme Johnny, avant d'avoir réellement à craindre de ne plus le voir.

Michael Jackson, Matt Forger, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

En sortant de ces studios silencieux, où l'on n'entendait rien de ce qui se passait dehors, où l'on avait la sensation de marcher sur des nuages tant la moquette était épaisse, j'ai réalisé qu'ils ressemblaient à des hangars en pierres rouges, qu'ils n'étaient signalés par aucun panneau, aucune enseigne et que devant eux, des milliers de gens passaient chaque jour en voiture ou à pied. Et j'ai eu le vertige.

Michael Jackson, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010

Qui pouvait imaginer qu'un pan de l'histoire de la musique avait été façonné là ? Cela m'a semblé être la métaphore de notre monde et de ses plans de compréhension et de lecture. On peut passer toute sa vie à côté de choses qui semblent insignifiantes, sans les voir, sans s'y attarder ou se poser de question, juste parce qu'on ne sait pas. On n'a pas les clés pour lire. Or, ce n'est pas parce que ces choses ne sont pas lisibles qu'elles n'existent pas. On ne vivra pas une vie de malheureux pour autant. Mais combien cette vie peut-elle être illuminée et riche si on sait, si on voit...

Michael Jackson, Matt Forger, Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios
@ Isabelle Petitjean, Los Angeles, Westlake Studios, 2010



123 vues3 commentaires

Posts récents

Voir tout